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Elle n’était qu’une demoiselle de compagnie sans le sou, “achetée” pour tenir la maison d’une épouse défunte. Mais la nuit où son enfant pleurait toutes les larmes de son corps, c’est elle que le glacial héritier des Montclair avait choisie, parmi toutes les femmes de Paris.
Le contrat de mariage était déjà rédigé par le notaire lorsque Camille Delalande fut enfin autorisée à poser les yeux sur l’homme qui venait d’acheter sa vie. La bibliothèque de l’hôtel particulier des Montclair, en plein cœur du 7e arrondissement de Paris, était la pièce la plus glaciale qu’elle ait jamais traversée. Un feu crépitait pourtant dans l’immense cheminée d’époque, haute comme un enfant, mais le marbre omniprésent de la pièce semblait aspirer toute la chaleur de l’air avant même qu’elle ne l’atteigne.
Alexandre de Montclair se tenait dos à elle, fixant la cour pavée à travers la grande porte-fenêtre. Maître Leblanc, un notaire engoncé dans son costume sombre, lisait à voix haute les termes d’une union arrangée avec la même froideur que s’il s’agissait de la fusion d’une entreprise du CAC 40. Camille, elle, restait près de la double porte, ses mains sagement croisées, le menton haut. Tout son avenir se décidait là, rythmé par une voix monotone qui ne prononçait pas une seule fois son prénom. Elle avait vingt-six ans. Depuis neuf ans, elle enchaînait les postes de dame de compagnie pour des douairières acariâtres de Neuilly-sur-Seine. Elle avait passé sa jeunesse à ramasser des châles en cachemire, à faire la lecture et à ravaler des humiliations lancées entre le fromage et le dessert. Elle savait exactement ce qu’elle valait aux yeux de ceux qui l’employaient : trois fois rien. Mais elle savait aussi ce qu’elle valait à ses propres yeux : bien plus que ça.
Elle garda donc un visage de marbre lorsque le notaire arriva à la clause la décrivant comme “une jeune femme de bonne éducation, sans patrimoine ni attaches”. Elle ne cilla pas non plus lorsqu’une tante d’Alexandre – une femme filiforme assise dans un coin, que personne n’avait daigné lui présenter – murmura derrière sa coupe de champagne, assez fort pour être entendue : « C’est une bénédiction qu’Alexandre ait trouvé une fille assez quelconque pour faire taire la presse et assez miséreuse pour ne causer aucun scandale. »
Alexandre de Montclair ne se retourna même pas. Il laissa couler l’insulte. Il continuait de fixer le jardin d’hiver plongé dans la grisaille parisienne, comme si Camille n’était qu’un meuble Louis XV qu’on déplaçait dans une pièce qu’il avait l’intention de verrouiller à double tour. C’est à cet instant précis que Camille comprit dans quoi elle s’embarquait. Ce n’était pas de la cruauté. C’était un vide absolu. Un homme qui ne prendrait même pas la peine d’être cruel, car la cruauté aurait exigé qu’il la remarque.
Camille. Retenez bien ce prénom, car elle est la seule âme chaleureuse de cette histoire, et elle s’apprête à entrer de son plein gré dans la maison la plus froide de France. Si Camille a signé, c’est pour Chloé. C’était son unique raison. Sa petite sœur de dix-huit ans, brillante, lumineuse, fraîchement bachelière, n’avait personne d’autre qu’elle au monde.
Et l’accord financier concocté par les avocats de la famille Montclair prévoyait une donation exceptionnelle pour Chloé : de quoi payer ses cinq années d’études à Sciences Po, lui assurer un bel appartement dans la capitale et un avenir à l’abri du besoin. Le contrat de séparation de biens incluait également une clause discrète garantissant à Camille une prestation compensatoire d’un million et demi d’euros en cas de divorce amiable. Ce qu’Alexandre attendait d’elle ? Deux années. Deux ans d’une présence d’épouse irréprochable lors des dîners de charité et des galas, pour faire taire les rumeurs de Paris Match affirmant qu’il perdait la tête depuis qu’il avait enterré sa première femme, et qu’il était incapable de gérer l’empire familial. Deux ans, une signature au bas d’un acte notarié, et, au bout du tunnel, la liberté.
Debout dans cette bibliothèque de marbre, elle s’était juré de ne rien ressentir, de ne rien donner, de ne rien attendre. Et à la fin, elle partirait, sa sœur en sécurité, son cœur intact. Elle ne savait rien, alors, de l’existence de l’enfant.
Le mariage civil eut lieu trois jours plus tard à la mairie du 7e, sans le moindre invité pour se réjouir de leur union. L’hôtel particulier des Montclair accueillit sa nouvelle maîtresse de maison comme un caveau accueille un visiteur. Madame Thérèse, la gouvernante générale – une femme raide dont le chagrin semblait gravé sur le visage comme l’érosion sur la pierre – l’accueillit dans le grand vestibule. Elle lui fit un signe de tête mesuré, exactement ce qu’exigeait son contrat de travail, pas un millimètre de plus. Le personnel de maison était aligné dans le hall. Tous dévisagèrent la nouvelle épouse. Puis, leurs regards glissèrent imperceptiblement vers l’immense portrait à l’huile accroché au-dessus du grand escalier. Une femme d’une beauté foudroyante, aux yeux sombres, vêtue d’une robe de haute couture bleue, y trônait, une main posée sur la tête d’une petite fille. Camille comprit alors qu’elle n’avait pas épousé un homme ni une famille. Elle venait d’épouser un mausolée.
La première Madame de Montclair, Éléonore, avait été fauchée par une méningite foudroyante deux ans plus tôt, mais elle était plus vivante entre ces murs que n’importe quelle âme qui y respirait.
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Elle n’était qu’une demoiselle de compagnie sans le sou, “achetée” pour tenir la maison d’une épouse défunte. Mais la nuit où son enfant pleurait toutes les larmes de son corps, c’est elle que le glacial héritier des Montclair avait choisie, parmi toutes les femmes de Paris.
Le contrat de mariage était déjà rédigé par le notaire lorsque Camille Delalande fut enfin autorisée à poser les yeux sur l’homme qui venait d’acheter sa vie. La bibliothèque de l’hôtel particulier des Montclair, en plein cœur du 7e arrondissement de Paris, était la pièce la plus glaciale qu’elle ait jamais traversée. Un feu crépitait pourtant dans l’immense cheminée d’époque, haute comme un enfant, mais le marbre omniprésent de la pièce semblait aspirer toute la chaleur de l’air avant même qu’elle ne l’atteigne.
Alexandre de Montclair se tenait dos à elle, fixant la cour pavée à travers la grande porte-fenêtre. Maître Leblanc, un notaire engoncé dans son costume sombre, lisait à voix haute les termes d’une union arrangée avec la même froideur que s’il s’agissait de la fusion d’une entreprise du CAC 40. Camille, elle, restait près de la double porte, ses mains sagement croisées, le menton haut. Tout son avenir se décidait là, rythmé par une voix monotone qui ne prononçait pas une seule fois son prénom. Elle avait vingt-six ans. Depuis neuf ans, elle enchaînait les postes de dame de compagnie pour des douairières acariâtres de Neuilly-sur-Seine. Elle avait passé sa jeunesse à ramasser des châles en cachemire, à faire la lecture et à ravaler des humiliations lancées entre le fromage et le dessert. Elle savait exactement ce qu’elle valait aux yeux de ceux qui l’employaient : trois fois rien. Mais elle savait aussi ce qu’elle valait à ses propres yeux : bien plus que ça.
Elle garda donc un visage de marbre lorsque le notaire arriva à la clause la décrivant comme “une jeune femme de bonne éducation, sans patrimoine ni attaches”. Elle ne cilla pas non plus lorsqu’une tante d’Alexandre – une femme filiforme assise dans un coin, que personne n’avait daigné lui présenter – murmura derrière sa coupe de champagne, assez fort pour être entendue : « C’est une bénédiction qu’Alexandre ait trouvé une fille assez quelconque pour faire taire la presse et assez miséreuse pour ne causer aucun scandale. »
Alexandre de Montclair ne se retourna même pas. Il laissa couler l’insulte. Il continuait de fixer le jardin d’hiver plongé dans la grisaille parisienne, comme si Camille n’était qu’un meuble Louis XV qu’on déplaçait dans une pièce qu’il avait l’intention de verrouiller à double tour. C’est à cet instant précis que Camille comprit dans quoi elle s’embarquait. Ce n’était pas de la cruauté. C’était un vide absolu. Un homme qui ne prendrait même pas la peine d’être cruel, car la cruauté aurait exigé qu’il la remarque.
Camille. Retenez bien ce prénom, car elle est la seule âme chaleureuse de cette histoire, et elle s’apprête à entrer de son plein gré dans la maison la plus froide de France. Si Camille a signé, c’est pour Chloé. C’était son unique raison. Sa petite sœur de dix-huit ans, brillante, lumineuse, fraîchement bachelière, n’avait personne d’autre qu’elle au monde.
Et l’accord financier concocté par les avocats de la famille Montclair prévoyait une donation exceptionnelle pour Chloé : de quoi payer ses cinq années d’études à Sciences Po, lui assurer un bel appartement dans la capitale et un avenir à l’abri du besoin. Le contrat de séparation de biens incluait également une clause discrète garantissant à Camille une prestation compensatoire d’un million et demi d’euros en cas de divorce amiable. Ce qu’Alexandre attendait d’elle ? Deux années. Deux ans d’une présence d’épouse irréprochable lors des dîners de charité et des galas, pour faire taire les rumeurs de Paris Match affirmant qu’il perdait la tête depuis qu’il avait enterré sa première femme, et qu’il était incapable de gérer l’empire familial. Deux ans, une signature au bas d’un acte notarié, et, au bout du tunnel, la liberté.
Debout dans cette bibliothèque de marbre, elle s’était juré de ne rien ressentir, de ne rien donner, de ne rien attendre. Et à la fin, elle partirait, sa sœur en sécurité, son cœur intact. Elle ne savait rien, alors, de l’existence de l’enfant.
Le mariage civil eut lieu trois jours plus tard à la mairie du 7e, sans le moindre invité pour se réjouir de leur union. L’hôtel particulier des Montclair accueillit sa nouvelle maîtresse de maison comme un caveau accueille un visiteur. Madame Thérèse, la gouvernante générale – une femme raide dont le chagrin semblait gravé sur le visage comme l’érosion sur la pierre – l’accueillit dans le grand vestibule. Elle lui fit un signe de tête mesuré, exactement ce qu’exigeait son contrat de travail, pas un millimètre de plus. Le personnel de maison était aligné dans le hall. Tous dévisagèrent la nouvelle épouse. Puis, leurs regards glissèrent imperceptiblement vers l’immense portrait à l’huile accroché au-dessus du grand escalier. Une femme d’une beauté foudroyante, aux yeux sombres, vêtue d’une robe de haute couture bleue, y trônait, une main posée sur la tête d’une petite fille. Camille comprit alors qu’elle n’avait pas épousé un homme ni une famille. Elle venait d’épouser un mausolée.
La première Madame de Montclair, Éléonore, avait été fauchée par une méningite foudroyante deux ans plus tôt, mais elle était plus vivante entre ces murs que n’importe quelle âme qui y respirait.
Alexandre ne dîna pas avec Camille le premier soir. Ni le deuxième. Ni le septième. Il restait cloîtré dans son aile du bâtiment, partait pour le siège de son entreprise à La Défense avant qu’elle ne s’éveille, et rentrait tard. Elle se retrouvait seule dans une salle à manger prévue pour trente convives, avalant des plats gastronomiques préparés par un chef étoilé dont elle ne sentait pas le goût, sous le regard peint de la femme qu’elle remplaçait.
Tout dans cette demeure était parfait. L’argenterie Christofle brillait comme des miroirs. Mais l’atmosphère était aussi morte que le fond d’un puits. Camille, qui avait passé neuf ans à se rendre invisible chez les autres, découvrit qu’elle pouvait très bien l’être ici aussi. La seule différence résidait dans le poids luxueux de cette solitude.
Elle aurait pu supporter ces deux années exactement comme prévu, blindant ses émotions, attendant la porte de sortie. Elle l’aurait fait si, la neuvième nuit, alors qu’elle errait dans un couloir du troisième étage dont on lui avait dit qu’il ne menait nulle part, elle n’avait pas entendu les sanglots d’un enfant.
L’aile des enfants de l’hôtel particulier était barricadée comme une chambre d’hôpital. Les lourds doubles rideaux étaient tirés. Une seule veilleuse éclairait la pièce là où il aurait fallu la lumière rassurante d’une lampe de chevet. Dans un lit à baldaquin beaucoup trop grand pour elle, une petite fille d’environ six ans était assise, raide comme un piquet, les genoux ramenés contre sa poitrine, le visage trempé de larmes et tordu de colère. Lorsque la porte s’ouvrit, elle cria de cette petite voix aiguë et brisée des enfants qui ont compris que personne ne vient jamais les consoler : « Va-t’en ! Je ne veux pas de Madame Thérèse ! Je ne veux personne ! »
« Ça tombe bien, » répondit doucement Camille, « je ne suis personne en particulier. »
La petite fille la dévisagea, médusée. C’était Apolline. L’unique fille d’Alexandre de Montclair. Le petit fantôme bien vivant de la femme à la robe bleue. Elle avait les immenses yeux sombres de sa mère et la mâchoire verrouillée de son père. Elle avait été laissée là, orpheline de toutes les manières qui comptent, avec pourtant deux parents bien réels : l’une six pieds sous terre, et l’autre de marbre.
« T’es la nouvelle, » lança Apolline en reniflant. « Ils ont dit que tu ne resterais pas. »
« Ah bon ? Vraiment ? »
« Madame Thérèse dit que tu es juste là pour la façade et que je ne dois pas m’attacher à toi, parce que tu vas partir. Comme tout le monde part. » Le menton de la petite fille se mit à trembler. « Papa part tous les jours. Il me regarde comme si j’avais fait une bêtise. Je n’ai rien fait de mal, moi ! »
En neuf ans de bons et loyaux services dans l’ombre, Camille avait appris à lire la peur chez les gens. Elle traversa la froideur de la chambre et s’assit sur le bord de l’immense matelas. Pas trop près, avec la prudence qu’on réserve à un petit animal blessé. Elle la regarda droit dans les yeux et lui dit : « Non. Tu n’as absolument rien fait de mal. Parfois, les grandes personnes sont tellement tristes qu’elles oublient comment regarder les choses qu’elles aiment le plus au monde. Ce n’est pas ta faute, ce n’est pas à cause de toi. C’est la chose la plus injuste de l’univers, et je suis infiniment désolée que ça te tombe dessus. »
À partir de cette nuit-là, une rébellion silencieuse s’organisa dans l’hôtel particulier des Montclair. Camille avait pris sa décision : elle ne pouvait pas sauver l’homme de marbre qui refusait de l’être, mais elle refusait de laisser cette petite fille se noyer dans le silence.
Les jours suivants, la routine glaciale de la demeure fut doucement bousculée. Camille congédia les nurses froides et distantes. Elle commença par ouvrir en grand les fenêtres de la chambre d’Apolline, laissant l’air vif de l’automne parisien chasser l’odeur de naphtaline et de renfermé. Elle remplaça les leçons de maintien par des promenades au Jardin du Luxembourg. Elle apprit à Apolline à faire naviguer des petits voiliers en bois sur le grand bassin, à courir dans les allées de gravier et à se salir les genoux. Elles allaient manger des chouquettes chez un boulanger de la rue du Bac, et les éclats de rire de l’enfant, d’abord timides et étouffés, finirent par résonner dans la cage d’escalier monumentale de la maison.
Madame Thérèse, la gouvernante générale, fronçait les sourcils devant ces entorses au protocole, mais elle ne disait rien. Au fond, même elle semblait soulagée de voir un peu de sang couler à nouveau dans les veines de cette maison morte.
Alexandre, lui, ne remarquait rien. Ou du moins, il faisait semblant. Il partait toujours à l’aube pour sa tour de verre à La Défense, gérant ses fusions-acquisitions avec une brutalité qui faisait trembler le CAC 40. Il rentrait tard, s’enfermait dans son bureau avec un verre de cognac et les dossiers du lendemain. Camille respectait leur contrat à la lettre : lors des rares dîners mondains, des galas de l’Opéra Garnier ou des vernissages, elle apparaissait à son bras. Élégante dans des robes Dior ou Saint Laurent qu’il lui faisait livrer, elle arborait un sourire poli, tenait des conversations brillantes, et jouait l’épouse parfaite. Ils étaient le couple le plus en vue, et le plus factice, de tout Paris. Dans la voiture avec chauffeur qui les ramenait, ils ne s’échangeaient pas un mot.
Cependant, l’hiver arriva, et avec lui, un soir de décembre qui allait tout changer.
Il neigeait sur Paris. Une neige lourde qui étouffait les bruits de la rue de Varenne. Alexandre était rentré plus tôt que d’habitude, terrassé par une migraine. Alors qu’il traversait le vestibule, un bruit inhabituel l’arrêta. De la musique. Mais pas les sonates mélancoliques de Chopin qu’Éléonore aimait tant jouer. C’était un air de jazz léger, joyeux, qui provenait du petit salon bleu.
Poussé par une curiosité qu’il croyait morte, Alexandre s’approcha. La porte était entrouverte. Camille était assise par terre, sur le tapis persan hors de prix, pieds nus, les cheveux relevés en un chignon désordonné. Apolline était blottie contre elle, et toutes deux mangeaient des crêpes directement dans la poêle, en écoutant un vieux vinyle. Camille était en train de raconter une histoire en imitant des voix ridicules, et Apolline riait aux éclats. Un rire clair, vivant. Un rire qu’il n’avait pas entendu depuis deux ans.
Alexandre resta figé dans l’ombre du couloir. Il regarda cette femme qu’il avait “achetée” pour sa discrétion, et soudain, il vit ce qu’il s’était acharné à ignorer. Elle n’était pas un meuble. Elle était un feu de cheminée dans une nuit glaciale. Il recula, le cœur battant à tout rompre, terrifié par la chaleur qui tentait d’envahir sa poitrine. Il s’enferma dans son bureau et s’y saoula au whisky, espérant noyer cette image.
Mais la vie a une manière cruelle de forcer les portes qu’on refuse d’ouvrir.
Deux semaines plus tard, au milieu de la nuit, un cri déchira le silence de l’hôtel particulier.
Alexandre se réveilla en sursaut. C’était la voix d’Apolline. La panique l’envahit instantanément. C’est ainsi que tout avait commencé avec Éléonore : une fièvre soudaine, au milieu de la nuit, et puis le vide. Son sang se glaça. Il se précipita hors de sa chambre, traversa les couloirs en courant, le souffle court, rattrapé par les fantômes de son passé.
Il ouvrit la porte de la chambre de sa fille avec violence. Mais il s’arrêta net.
Camille était déjà là.
Elle était assise sur le lit, tenant Apolline dans ses bras. L’enfant brûlait de fièvre, pleurant à chaudes larmes, mais Camille ne paniquait pas. Avec des gestes d’une douceur infinie, elle passait un gant de toilette humide sur le front de la petite, lui murmurant des mots apaisants, berçant son petit corps tremblant.
« Chut, mon ange, chut. C’est juste un gros rhume. Je suis là. Je ne bouge pas. »
« J’ai peur… » sanglota Apolline.
« Je sais. Mais la fièvre va baisser. Je te le promets. Regarde-moi. »
Alexandre resta paralysé sur le pas de la porte. Camille leva les yeux vers lui. Pour la première fois depuis qu’il l’avait rencontrée, elle ne baissa pas le regard. Ses yeux affrontèrent les siens avec une intensité féroce, presque animale. C’était le regard d’une louve protégeant son petit.
Il s’avança, la voix tremblante. « Est-ce que… est-ce qu’elle… »
« Elle fait une poussée de fièvre. Le médecin est en route, » répondit Camille sèchement, sans cesser de bercer l’enfant.
Le médecin diagnostiqua une simple grippe infantile, prescrivit du Doliprane et repartit. Mais Alexandre resta dans le couloir, adossé au mur de marbre, incapable de retourner dans son aile. Au petit matin, alors que la fièvre était tombée et qu’Apolline dormait enfin paisiblement, Camille sortit de la chambre. Elle referma la porte sans un bruit et se retrouva face à lui. Il avait l’air épuisé, vaincu.
« Pourquoi vous cachez-vous ici, Alexandre ? » demanda-t-elle, utilisant son prénom pour la première fois. La fatigue l’avait dépouillée de toutes ses barrières de politesse.
« J’ai cru que je la perdais, » murmura-t-il, la voix brisée. « Comme sa mère. »
Camille s’avança vers lui, le visage dur mais les yeux brillants.
« Vous l’avez déjà perdue. Vous l’avez abandonnée le jour où vous avez décidé que votre deuil était plus important que son besoin d’un père. Vous pleurez un fantôme, Alexandre, mais vous tuez votre fille à petit feu ! »
La gifle verbale fut violente. Il encaissa le coup sans ciller.
« Je ne sais pas comment faire, » avoua-t-il finalement, la carapace de PDG impitoyable se fissurant pour laisser apparaître l’homme brisé en dessous. « Si je m’approche, j’ai peur de tout détruire. »
« Alors commencez par ne plus fuir, » souffla-t-elle avant de tourner les talons, le laissant seul dans le couloir.
Le changement ne fut pas miraculeux, mais il fut réel. Le lendemain matin, pour la première fois depuis des mois, Alexandre se présenta dans la salle à manger pour le petit-déjeuner. Apolline, surprise, faillit faire tomber sa tartine de confiture. Camille lui adressa un léger sourire d’encouragement. Il s’assit, gauchement. Il demanda à sa fille ce qu’elle apprenait à l’école. Ce fut maladroit, hésitant, mais ce fut un début.
Les mois qui suivirent effacèrent lentement le marbre. L’hôtel particulier se mit à respirer. Alexandre rentrait plus tôt. Il s’assit un jour au piano avec sa fille pour lui apprendre une mélodie à une main. Et surtout, il commença à regarder Camille. Vraiment la regarder. Il observait la façon dont la lumière accrochait ses cheveux quand elle lisait sur la terrasse, la vivacité de son esprit lors des dîners où elle ne se contentait plus de sourire mais débattait avec passion d’art ou de politique. Il découvrit une femme brillante, drôle, dotée d’une résilience à toute épreuve. Il découvrit qu’il l’aimait. D’un amour très différent de celui qu’il portait à Éléonore. Un amour qui ne relevait pas du culte, mais de la vie. Un amour ancré dans la réalité, chaud, brûlant, indispensable.
Mais le temps est un juge implacable.
Le jour exact du deuxième anniversaire de leur mariage, Maître Leblanc, le notaire, se présenta dans la grande bibliothèque.
Camille portait un tailleur sobre. Ses valises étaient faites et attendaient dans le hall. Chloé, sa petite sœur, venait de valider son master avec mention, elle était en sécurité. Le contrat était rempli. Elle allait recevoir son indemnité et partir. C’était ce qu’elle s’était promis dans cette même pièce, deux ans plus tôt. Pourtant, son cœur était en charpie. Elle aimait Apolline comme sa propre chair. Et, à son grand désespoir, elle était tombée amoureuse de l’homme de marbre qui avait fini par fondre entre ses mains. Mais elle refusait de mendier une place qui n’était pas la sienne.
Maître Leblanc posa les papiers de la requête en divorce par consentement mutuel sur le bureau en chêne massif.
« Madame de Montclair, il vous suffit de signer ici, et la somme convenue sera transférée sur votre compte dans les quarante-huit heures. Vous serez libre. »
Camille prit le lourd stylo plume. Sa main tremblait légèrement. Elle leva les yeux vers Alexandre. Il se tenait exactement à la même place qu’il y a deux ans, près de la fenêtre. Mais cette fois, il ne tournait pas le dos. Il la dévorait des yeux, le visage blême.
Elle baissa la tête et approcha la pointe du stylo du papier.
« Ne signez pas. »
La voix d’Alexandre résonna dans la pièce, grave et impérieuse. Camille s’arrêta en plein mouvement. Maître Leblanc releva ses lunettes sur son nez, offusqué.
« Monsieur de Montclair, le contrat stipule que… »
« Au diable le contrat ! » tonna Alexandre en s’avançant.
Il marcha vers le bureau, prit les documents sous le nez du notaire stupéfait, et les déchira en deux avec un bruit sec. Puis il les jeta dans la cheminée où le feu crépitait.
Camille se leva, le cœur battant à la chamade. « Alexandre… que faites-vous ? »
Il s’approcha d’elle, si près qu’elle pouvait sentir la chaleur de son corps et le parfum boisé de son eau de Cologne. Il prit ses mains, délicatement, comme si elles étaient ce qu’il y avait de plus précieux au monde.
« Il y a deux ans, je vous ai fait venir ici pour fuir le monde, » dit-il, la voix vibrante d’une émotion qu’elle ne lui connaissait pas. « Je vous ai imposé mon silence, ma froideur, mes fantômes. Et en retour, vous m’avez sauvé la vie. Vous avez rendu le sourire à ma fille. Vous avez ramené la lumière dans ce mausolée. Mais surtout, Camille… vous m’avez ramené, moi. »
Il posa une main sur sa joue, caressant sa peau avec une tendresse infinie.
« Ne partez pas. Je vous en supplie, ne partez pas. Pas pour le contrat. Pas même pour Apolline. Restez pour moi. Restez parce que je vous aime à en perdre la raison, et que l’idée même que vous franchissiez cette porte m’est insupportable. »
Les larmes que Camille avait retenues pendant deux ans roulèrent enfin sur ses joues. Pas des larmes de tristesse, ni de résignation. Mais de soulagement. Elle regarda dans les yeux de cet homme qui n’avait plus rien du spectre de la première rencontre. Il était là, ancré dans le présent, terrifié mais follement vivant.
Elle laissa échapper un rire tremblant et glissa ses bras autour de son cou.
« Et mes valises ? Elles sont déjà dans le hall. »
Alexandre sourit, un vrai sourire, de ceux qui transforment un visage et éclairent une pièce entière.
« Madame Thérèse se fera un plaisir de les remonter. »
Dans la bibliothèque de l’hôtel particulier, le marbre n’avait pas disparu. Il était toujours là, sur les cheminées, sur les sols, dans les colonnes. Mais il n’était plus froid. Chauffé par le soleil qui perçait à travers les grandes baies vitrées de Paris et par le feu qui brûlait dans l’âtre, il irradiait désormais une douce et immuable chaleur. L’épouse achetée n’était plus. Camille de Montclair était chez elle.
L’histoire ci-dessus est une compilation et n’est pas une histoire vraie.